Un matin gris de novembre à Hoogstraten, au nord d'Anvers, un serriste s'installe avant le lever du jour devant son ordinateur climatique. Écrans thermiques relevés ou à moitié, dosage du CO2, ouverture des aérations selon le vent annoncé : des dizaines de consignes, ajustées à l'expérience, qui décident si la semaine sera bonne ou mauvaise pour la culture. Deux annonces d'octobre viennent de rendre très concret le fait que des logiciels prendront bientôt une partie de ces décisions dans les serres européennes — non pas en essai de recherche, mais sous contrat commercial, dès cet hiver.
Deux opérations en octobre, une même direction
La première est une acquisition. Le 9 octobre, Source.ag — l'entreprise d'Amsterdam dont le logiciel surveille les cultures et prévoit les récoltes dans plus de 500 serres réparties sur 25 pays — a annoncé le rachat d'Optimal, une jeune pousse londonienne dont l'IA pilote directement chauffage, ventilation, écrans, éclairage, dosage du CO2 et irrigation via les installations existantes du producteur. Selon l'annonce, relayée par la presse spécialisée dont Hortidaily, les premiers déploiements autonomes chez des clients de Source en Europe et en Amérique du Nord démarrent cet hiver. Agro Care, l'un des plus grands producteurs européens de tomates sous serre, dit vouloir être parmi les premiers à activer le système.
La seconde est une levée de fonds. En octobre également, la berlinoise hexafarms a levé 4,8 millions d'euros, menés par Ananda Impact Ventures et Green Generation Fund, pour déployer sa plateforme de suivi par IA : capteurs sans fil et caméras qui suivent température, humidité, CO2, lumière et substrat, prévoient les volumes de récolte et détectent tôt ravageurs et maladies, avec des modèles couvrant une cinquantaine de cultivars. Plus de 50 producteurs dans 13 pays l'utilisent déjà, dont les coopératives Royal ZON et Elo, et l'entreprise cite le Benelux parmi ses priorités d'expansion.
Rien de tout cela n'est une expérience de laboratoire. Ce sont deux paris commerciaux sur la même idée : la serre, l'environnement le plus mesuré et le plus maîtrisé de toute l'agriculture, est l'endroit où l'IA prendra d'abord en main les décisions du quotidien.
Que fait concrètement une serre autonome ?
Elle boucle la boucle entre la mesure et l'action. La plupart des serristes disposent déjà de capteurs et d'un ordinateur climatique, mais c'est encore une personne qui traduit les données en consignes. Un système autonome fait cette traduction lui-même : il combine un modèle physique de la serre et des modèles d'apprentissage automatique de la culture, planifie la stratégie climatique plusieurs jours à l'avance, puis ajuste chauffage, écrans, aérations, lumière et CO2 en temps réel au gré de la météo. Le producteur fixe les objectifs et les limites ; le logiciel assure le pilotage heure par heure.
Les systèmes qui arrivent sur le marché ne décident ni quoi cultiver, ni quand planter, ni à quel prix vendre. Ils travaillent à l'intérieur de bornes définies par un humain — plus proches d'un pilote automatique avec un pilote à bord que d'un avion sans équipage.
Les chiffres publiés tiennent-ils la route ?
Ils méritent à la fois attention et prudence. Lors d'un essai à échelle commerciale dans une serre néerlandaise, le système d'Optimal aurait produit 13 % de rendement en plus avec 27 % d'énergie en moins qu'un producteur néerlandais de référence. Ces chiffres viennent de l'entreprise, tout comme l'affirmation d'hexafarms selon laquelle ses clients ont géré plus de 300 millions d'euros de production via sa plateforme cette année. Rien n'a été audité de façon indépendante.
La direction reste plausible. L'énergie est l'un des premiers postes de coût d'une serre chauffée en Belgique ou aux Pays-Bas, et le pilotage climatique est exactement le type d'optimisation continue et multivariable où le logiciel bat l'ajustement humain ponctuel. Un système qui rogne ne serait-ce qu'un dixième de la consommation de gaz rembourse beaucoup d'abonnements. Lecture honnête : la technologie a dépassé le stade de la démonstration, mais les chiffres sur votre culture, votre serre et votre contrat d'énergie restent à vérifier — idéalement par un pilote mesuré sur un seul compartiment avant tout engagement sur l'ensemble du site.
Le moteur discret : les chefs de culture manquent
Derrière ces deux opérations, il y a un problème de main-d'œuvre. Former un bon chef de culture prend des années, et partout en Europe moins de jeunes entrent dans le métier qu'il n'en sort. Le fondateur d'Optimal défend que le pilotage autonome existe précisément pour répondre à cette rareté, et la logique se prolonge naturellement : un chef de culture expérimenté supervisant plusieurs sites via le logiciel, plutôt qu'un par site.
Pour les coopératives, c'est particulièrement intéressant. Quand une coopérative comme Royal ZON met une plateforme de suivi à disposition de ses membres, le plus petit d'entre eux accède à des outils de prévision que seules les grandes exploitations pouvaient s'offrir. Et le schéma dépasse l'horticulture : données mutualisées, outils partagés, et une seule négociation sur la propriété des données et les prix plutôt qu'une par membre.
Quand ce n'est pas le bon choix
Si votre serre est froide ou peu pilotée, les gains fondent. L'équation économique repose sur l'énergie et le rendement en culture intensive de tomates, poivrons, concombres et cultures proches. Un tunnel non chauffé ou une production ornementale peu équipée laisse peu de choses à optimiser à un algorithme.
Si votre cultivar est confidentiel, les modèles ne le connaissent peut-être pas. Une cinquantaine de cultivars, c'est beaucoup et peu à la fois. Demandez des références sur votre culture précise avant de signer.
Si le contrat est flou sur les données et la sortie, attendez. Certaines plateformes restent propriétaires du matériel et vendent un abonnement, ce qui abaisse le ticket d'entrée. Mais demandez ce que deviennent vos données de climat et de culture si vous partez, si le système fonctionne avec votre ordinateur climatique actuel, et qui porte la responsabilité quand une mauvaise consigne coûte une culture. Ce sont des questions de contrat plus que de technologie — et c'est là qu'une PME gagne ou perd l'affaire.
Questions fréquentes
Cela remplace-t-il mon chef de culture ? Non. Les systèmes déployés cet hiver travaillent dans des objectifs et des limites définis par un professionnel, qui peut reprendre la main à tout moment. Ce qui change, c'est le ratio : un chef de culture expérimenté peut superviser plus d'hectares. Les fournisseurs citent la pénurie de profils, pas leur remplacement.
Faut-il remplacer mon ordinateur climatique ? En général, non. Le pilotage d'Optimal passe par les installations existantes, et hexafarms installe et entretient ses propres capteurs sans fil dans le cadre de l'abonnement. Les vraies questions sont l'intégration avec votre configuration et la prise en charge des pannes : inscrivez les deux au contrat.
Et le Règlement européen sur l'IA ? Le pilotage climatique d'une serre n'est pas une application à haut risque au sens du Règlement : l'essentiel des obligations pèse sur les fournisseurs. Les entreprises utilisatrices doivent toutefois assurer une maîtrise de base de l'IA chez le personnel concerné — une après-midi de formation, pas un service conformité.
Une petite exploitation peut-elle se le permettre ? L'abonnement a abaissé le ticket d'entrée, et les accords via la coopérative l'abaissent encore. La vraie question est le retour sur investissement face à votre facture d'énergie et à la valeur de la culture — d'où l'intérêt d'un pilote sur un compartiment, avec une base de référence mesurée, plutôt que d'une brochure.
Les serres qui passeront au pilotage autonome cet hiver ne feront pas les gros titres au printemps ; elles brûleront simplement moins de gaz et perdront moins de cultures à cause de décisions tardives. C'est souvent ainsi qu'arrive l'IA utile : un système étroit qui fait bien une tâche coûteuse, sous contraintes humaines. Trouver cette tâche dans votre propre exploitation — pilotage climatique, prévision de récolte ou l'administratif qui les entoure — voilà le vrai travail. C'est celui que Cresly mène depuis Bruxelles avec des fermes, des coopératives et des producteurs alimentaires. Si vous vous demandez où l'IA serait vraiment rentable dans votre serre, votre ligne de conditionnement ou votre coopérative, écrivez à [email protected].